Archives du Cantal

La société française dans le Cantal au XIXe siècle

L'aide aux indigents

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Au XIXe siècle, l’indigence est prise en charge par les pouvoirs publics (avant la Révolution, la charité était essentiellement exercée par les établissements religieux) et les ateliers de charité (qui existent depuis le XVIe siècle, mais se développent vraiment au XIXe). Ce dernier recours est utilisé par l’Etat et les communes pour apporter une aide financière et occuper les indigents (il ne faut surtout pas qu’ils soient oisifs), ce qui permet de réaliser des travaux d’utilité publique, notamment la réfection des routes… (​AD015_100X160​).

Dans une lettre au préfet du Cantal datée du 14 novembre 1829, le sous-préfet de Mauriac propose la création de deux ateliers de charité. Le premier serait établi dans le canton de Mauriac car celui-ci ne récolte, en année moyenne, que la moitié des grains nécessaires à la subsistance de ses habitants. Il en résulte que la hausse du prix des grains aurait de fâcheux résultats.

Le sous-préfet propose de mettre en place cet atelier sur la route de Mauriac à Murat et de faire exécuter les travaux par toutes les personnes indigentes valides, hommes, femmes et enfants. Le travail consistera en ouvertures, démolitions de murs, déblais, transport de matériaux, ouvrages de terrassement.

Le deuxième atelier serait sur le chemin de Salers à Pleaux. En effet, la ville de Salers recense de nombreux indigents à secourir car il n’y existe aucune industrie (AD015_174M1).

En 1847, le préfet rappelle l’ordonnance royale du 18 décembre 1846 qui avait mis à la disposition du ministre de l’intérieur un crédit de 4 millions de francs pour encourager les communes à entreprendre des travaux d’utilité communale pour secourir les classes laborieuses. Le crédit étant épuisé, une autre loi a ouvert un autre crédit d’un même montant. Le préfet propose aux conseils municipaux d’établir ou de continuer les ateliers de charité pour faire exécuter par les pauvres des travaux dans les communes tels que la réparation des chemins vicinaux (100 X 160).

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De nombreuses statistiques sont demandées pour évaluer le nombre de pauvres à secourir. On peut ainsi connaître les conditions des « indigents chefs de famille » en 1847 dans le département du Cantal. Les hommes sont chiffonniers, commissionnaires, hommes de peine, cordonniers, domestiques, employés, petits marchands revendeurs, ouvriers artisans, ouvriers et journaliers, porteurs d’eau, portiers, savetiers, tailleurs, tisserands. Les femmes, quant à elles, exercent les métiers de blanchisseuses, chiffonnières, domestiques, gardes d’enfants, garde-malades, marchandes revendeuses, ouvrières à l’aiguille, ouvrières et journalières, portières. (AD015_100X101).

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En 1855, le maire de Jussac demande au préfet des ressources pour le bureau de bienfaisance de la commune. Il évoque les différents malheurs qui touchent ses administrés : mauvaise saison, manque de céréales, épidémie de typhoïde (AD015_100X161).​

En 1857, l’empereur Napoléon III a ouvert divers crédits pour aider les communes à créer des ateliers de charité. Sur les 6 000 000 francs de crédits, le Cantal a obtenu 52 420 francs. S’ajoutent à cette somme les diverses ressources obtenues par les communes pour un montant de 77 332.90 francs, ce qui porte le total des fonds pour secourir les indigents dans le Cantal à 129 752.90 francs.

De plus, l’empereur a ouvert un crédit de 25 000 francs pour le département et les communes ainsi que les particuliers ont lancé des souscriptions, fait des quêtes, organisé des loteries ce qui a rapporté 100 000 francs. Au total, la classe pauvre du Cantal a reçu 254 752.90 francs pendant la « crise des subsistances » de 1857 (AD015_100X160).

En 1868, d’une manière plus anecdotique, une allocation de 50 francs est accordée par l’Impératrice aux parents des enfants pauvres nés le 16 mars 1856, à l’occasion de leur première communion. Cette date est celle de la naissance du fils unique de l’empereur (AD015_100X165​).

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Sous la IIIe République, apparaît une aide aux « indigents de passage ». Il s’agit d’une aide ponctuelle afin d’éviter les désordres liés à la mendicité et au vagabondage Les archives nous donnent l’exemple d’un nommé Antoine Julhes, indigent de passage à Aurillac, à qui on offre un secours de 5 francs en août 1881 (AD015_100X165).​

Le travail des enfants

La loi du 22 mars 1841 sur le travail des enfants dans les manufactures vise à protéger ces derniers en établissant des limites d’âge et de temps de travail. Elle impose ainsi que l’âge minimum pour travailler soit fixé à 8 ans dans les entreprises de plus de 20 salariés, et que la journée de travail soit limitée à 8 heures pour les 8-12 ans, et 12 heures pour les 12-16 ans ; ce travail ne peut avoir lieu que de 5 heures du matin à 9 heures du soir.

En 1865, un rapport sur le travail des enfants dans les manufactures, adressé par le préfet au ministre de l’Agriculture, précise que les filatures sont dans le département du Cantal les seuls établissements qui emploient des enfants. Ces enfants sont ceux des ouvriers de l’usine, qui commencent à travailler en général à l’âge de 12 ans. Il précise qu’ils travaillent « sous les yeux et pour le compte de leurs parents employés à la tâche » et que les parents sont « toujours maîtres d’abréger pour eux les heures de travail qui ne dépassent jamais et rarement atteignent la durée fixée par la loi » (AD015_166M1​).

En 1867, le ministre de l’Agriculture, du Commerce et des Travaux Publics demande aux préfets l’avis des conseils généraux sur une éventuelle modification de la loi du 22 mars 1841. Parmi les changements pressentis : le relèvement de l’âge minimum à 10 ans, la réduction du travail des enfants en le limitant à 6 h par jour et la création d’une inspection pour surveiller l’exécution de la loi.

Un questionnaire est proposé pour faire un état des lieux du travail des enfants dans le département du Cantal. Dans l’arrondissement de Saint-Flour, une réponse au questionnaire nous apprend que « le minimum d’âge est de 8 ans. La durée du travail est de 12 h ½ : de 5 heures du matin à 7 heures le soir. Il y a repos les dimanches et fêtes. Il n’y a pas de travail de nuit. Les enfants qui travaillent dans les manufactures ou les ateliers ne fréquentent pas l’école » (AD015_166M1​).

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Toujours à la même date, un tableau sur le travail des enfants dans les usines et les manufactures classe les établissements selon qu’ils sont soumis ou non à la loi de 1841 (les dispositions de la loi de 1841 sur le travail des enfants ne concernent que les entreprises ayant plus de 20 salariés) :

- « industries ayant des établissements soumis à la loi de 1841 » : filature et tissage de laine. 2 établissements. Nombre d’enfants employés : 4 de 8 à 10 ans ; 9 de 10 à 12 ans ; 18 de 12 à 16 ans ; total = 31

- « industries ayant des établissements non soumis à la loi de 1841 et employant des enfants hors de la famille et des conditions de l’apprentissage » :

- 1 fabrique de parapluie employant 2 enfants de 12 à 16 ans

- 1 tannerie employant 2 enfants de 12 à 16 ans

- 1 saboterie employant 2 enfants de 12 à 16 ans

- 4 ferblanteries employant 1 enfant de 10 à 12 ans et 4 enfants de 12 à 16 ans

- 10 cordonniers employant 20 enfants de 12 à 16 ans

- 8 tailleurs employant 24 enfants de 12 à 16 ans

- 7 menuisiers employant 14 enfants de 12 à 16 ans

- 4 tourneurs employant 4 enfants de 12 à 16 ans

- 7 tisserands employant 3 enfants de 8 à 10 ans, 5 enfants de 10 à 12 ans, 12 enfants de 12 à 16 ans. (AD015_166M1)​

Le 19 mai 1874, la modification de la loi sur le travail des enfants fixe les conditions suivantes :

  • âge minimum fixé à 12 ans mais possibilité d’employer des enfants de 10 ans dans certaines industries
  • les enfants de moins de 12 ans ne pourront pas faire plus de 6 heures par jour et ceux de plus de 12 ans pas plus de 12 heures par jour.
  • le travail de nuit est interdit aux moins de 12 ans sauf dans les usines à feu continu où le travail de nuit et le travail le dimanche et jours fériés sont autorisés.
  • interdiction des travaux souterrains (dans les mines ou carrières) aux moins de 12 ans.
  • obligation pour les enfants de moins de 12 ans de « suivre les classes d’une école pendant le temps libre de travail ».
  • aucun enfant de moins de 15 ans ne pourra travailler plus de 6 heures par jour s’il ne justifie, par un certificat de l’instituteur ou de l’inspecteur primaire, qu’il a acquis l’instruction primaire élémentaire.

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Le ministre de l’Agriculture et du Commerce écrit au préfet du Cantal le 21 avril 1879, pour l’informer qu’il sera installé dans chaque département des commissions locales dont les fonctions seront gratuites, chargées de veiller à l’exécution de la loi du 19 mai 1874 sur le travail des enfants (AD015_166M2​).

Dans un rapport du Président de la Commission supérieure du travail des enfants et des filles mineures employés dans l’industrie fait au Président de la République, daté du 30 mai 1879, celui-ci constate que la présence d’enfants de moins de 12 ans devient de plus en plus rare, même dans les établissements où leur emploi est autorisé.

De plus, il souligne que l’instruction des enfants employés par l’industrie continue de donner des résultats satisfaisants : le nombre des écoles privées installées dans les fabriques, qui n’était que de 150 au 1er janvier 1877, s’élevait au 1er janvier suivant à 237 et au 1er janvier 1879 à 451. Dans le même temps, les inspecteurs d’académie constatent une augmentation notable des enfants fréquentant les écoles publiques, comme de nombreux industriels n’acceptent dans leurs ateliers que de jeunes ouvriers munis du certificat d’études. En outre, des chefs d’établissements, « comprenant leur devoir et se conduisant en véritables pères de famille envers leurs ouvriers », entretiennent, à côté de leurs ateliers, des centres scolaires où les enfants sont protégés par la loi et où les adultes peuvent compléter leur instruction (AD015_166M2​).

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Quelques années plus tard, le 14 août 1884, un autre rapport de la Commission supérieure du travail des enfants et des filles mineures employés dans l’industrie à destination du Président de la République fait état de nettes améliorations concernant le travail des enfants :

- les établissements visités par le service de l’inspection entre 1876 et 1883 sont passés de 10 041 à 47 617.

- le nombre des enfants et filles mineures rencontrés dans les établissements visités aux mêmes dates est passé de 119 462 à 213 001.

- le nombre des enfants de 10 à 12 ans a fortement baissé, passant de 7 780 à 4 234.

- le nombre des écoles de fabrique ou cours spéciaux ont quant à elles considérablement augmenté passant de 175 à 615.

- la proportionnalité des enfants de 12 à 15 ans munis du certificat scolaire a explosé passant de 26% à 69%.

- les accidents survenus à des enfants en dessous de 16 ans, dans les établissements industriels, et signalés par les inspecteurs divisionnaires sont passés de 46 à 175.

- les procès-verbaux dressés annuellement pour contraventions à la loi de 1874 ont été multipliés par 5 (56 à 255).

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Le 29 août 1889, un procès-verbal a été dressé par Albin Pierre Pellet, inspecteur divisionnaire du travail des enfants et des filles mineures dans l’industrie de la 17e circonscription, « qui s’est transporté à Polminhac, dans la fabrique de draps du sieur Garnier Joseph et qui a constaté que :

- les nommées Marie Vialat, âgée de 16 ans et Claudine Vialat, âgée de 18 ans, lui ont dit travailler de 5h de matin à 7 h du soir, avec 1 heure seulement d’interruption pour le repas de midi, ce qui constitue 13 h de travail effectif par jour, contrairement à l’article 3 de la loi du 19 mai 1874, d’où il résulte 2 contraventions

- la loi n’était pas affichée dans cet établissement ainsi que le prescrit l’article 11

- les filles mineures nommées ci-dessus n’étaient pas munies du livret exigé par le 1er paragraphe de l’article 10, ni inscrites sur le registre prescrit par le 3e paragraphe du même article, ce qui établit 4 contraventions.

- deux hommes adultes qui travaillaient en outre dans cette fabrique pendant 13 heures par jour contrairement à la loi du 9 septembre 1848 limitant à 12 h la durée de la journée de travail des adultes, nous avons relevé 2 contraventions ».

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Le quotidien des ouvriers

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Pour traiter du quotidien de la classe ouvrière, nous avons à disposition un tableau datant de 1858 sur les salaires industriels dans la ville d’Aurillac qui compte alors 11 000 habitants.

Le tableau fait état de différences de salaire selon que les ouvriers sont nourris ou pas.

Parmi les salaires les plus bas, on trouve les dentelières, non nourries, qui sont payées 0.50 F par jour pour un salaire ordinaire, 0.75 F pour le salaire maximum et 0.25 F pour le salaire minimum.

Les blanchisseuses, non nourries, gagnent pour les mêmes conditions : 1.20 F ; 1.50 F ; 1 F.

Parmi les ouvriers les mieux payés, on trouve les brasseurs pour un salaire moyen de 3 F, minimum de 2 F et maximum de 4 F. Sont aussi bien payés à 2.50 F de moyenne : les bijoutiers et orfèvres, les carrossiers, les imprimeurs et les tailleurs de pierre.

On remarque que les métiers féminins sont systématiquement moins bien payés. Ainsi, les salaires féminins les plus bas sont les dentelières avec 0.5 F et aucun salaire féminin ne dépasse 1.25 F.

Pour les salaires masculins, les métiers les moins bien payés sont à 1.75 F comme les chaudronniers, cordonniers, couvreurs et les mieux payés sont les brasseurs avec 3 F.

Pour montrer l’inégalité des salaires entre les hommes et les femmes, on peut prendre le métier de domestique, exercé par les deux sexes :

- attachés au service de la personne : hommes = 0.75 F ; femmes = 0.30 F

- attachés à un service spécial de la maison (cochers, palefreniers …) : hommes = 0.75 F

- cuisinières ou faisant les deux services : femmes = 0.40 F

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Afin de mieux évaluer la faiblesse des salaires, on peut les mettre en parallèle avec les prix de quelques denrées alimentaires de base comme le propose un tableau daté de 1860 sur les prix et salaires.

A Saint-Flour, le salaire d’un journalier varie de 1.60 F à 2.50 F, celui d’un maçon, d’un charpentier ou d’un menuisier est de 2.5 F, alors qu’un serrurier ou un forgeron gagne 3 F, le tout pour la journée, non nourri. Pour les domestiques de ferme, nourris, les gages sont de 160 F par an pour un homme et de 90 pour une femme.

Un demi-kilo de pain de froment coûte 0.17 F, un demi kilo de viande de bœuf : 0.50 F, de vache : 0.45 F ou de porc : 0.60 F. Une livre de beurre coûte 0.70 F, une douzaine d’œufs 0.45 F. Un litre de pomme de terre* : 0.08 F, un litre de haricots : 0.50 F, 1 litre de vin rouge : 1.60 F, 1 litre de bière : 0.50 F, 1 stère de bois : 11 F, 1 hectolitre de charbon de bois : 9 F.

* on peut s’interroger sur la pertinence de l’utilisation du litre comme unité de mesure pour les pommes de terre, considérant qu’un litre représente un cube de 10 cm de côté, il est difficile d’imaginer rentrer plusieurs pommes de terre dans un si petit volume …

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Enfin, la difficulté du quotidien se caractérise aussi par l’insalubrité des logements. Dans un rapport daté du 30 septembre 1853, le maire de la ville de Mauriac accompagné d’un médecin, d’un officier de santé, de trois experts géomètres, en vertu de la loi du 15 avril 1850 sur l’assainissement des logements des pauvres, ont visité les logements de la ville et ont identifié 10 maisons insalubres. Certaines sont « sans air et sans lumière », d’autres doivent être détruites (90 M 2).

L’ensemble des documents utilisés pour ce dossier sont accessibles aux Archives aux enseignants qui en feront la demande.