La science au secours des vaches cantaliennes : lettre de Louis Pasteur au vétérinaire Pierre Marret (1879)



Fléau des éleveurs cantaliens pendant tout le XIXe siècle, la maladie du charbon, ou mal de montagne, a soulevé de nombreuses interrogations de la part des scientifiques. Touchant les bovins pâturant à l’estive, cette maladie semblait limitée aux montagnes situées entre le mont Dore, le Cézallier et les monts du Cantal, sans qu’il fût possible d’expliquer sa provenance ou la raison pour laquelle elle touchait certaines terres et non les prés voisins.

Dénommée maladie du charbon en raison des tumeurs, appelées charbons blancs, qui se développent dans la région du larynx, le long de l’encolure, sur les côtés et sous le ventre des bêtes, cette infection aujourd’hui bien identifiée est due à une bactérie répondant au doux nom de bacillus anthracis. Elle pose de véritables problèmes économiques dans le monde agricole, décimant jusqu’à la moitié des troupeaux et dépréciant les estives réputées « dangereuses » ou « maudites ».
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Dans le Cantal, le vétérinaire Pierre Marret va s’intéresser tout particulièrement à la question. Résidant à Allanche, il est désigné par le préfet du Cantal en 1856 pour étudier les causes de la maladie et les solutions envisageables, en compagnie d’un homologue puydômois. Son rapport est une première approche qui tend à mettre en cause les plantes ingérées par les bêtes. Les remèdes les plus efficaces sont la traditionnelle saignée et l’administration de purgatifs laxatifs.
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Une nouvelle commission nommée par le ministre de l’Agriculture en 1866 prend le relais, même si son étude laisse un goût d’inachevé : arrivée sur place en octobre, elle constate que les bêtes sont toutes redescendues des estives et que les plantes estivales ont elles aussi disparu. Les spécialistes s’interrogent cependant sur diverses causes : les variations climatiques et le brouillard, la géologie, la qualité de l’eau, la composition de la flore (à partir d’échantillons de foin), etc., sans parvenir à trouver ce qui diffère entre montagnes « dangereuses » et montagnes « saines ». Le fait que les bêtes foudroyées par la maladie soient enterrées peu profondément sur place est évoqué, mais rapidement classé parmi les informations peu pertinentes.
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Les Cantaliens sont donc dans une impasse, jusqu’à ce que Louis Pasteur se penche sur la question. Celui-ci semble bien informé de l’implication de Pierre Marret dans la lutte contre le mal de montagne et lui écrit le 19 novembre 1879 afin de lui demander l’envoi « en grande vitesse » d’échantillons de terre. Les premiers mots ont sans doute paru un rien suffisants au vétérinaire qui, après s’être escrimé des décennies à comprendre l’origine de cette maladie, se voit dire qu’il n’y a « rien de plus facile, en effet, que de prouver par les méthodes que [Pasteur] emploie, de démontrer l’existence des germes de charbon dans les terres à la surface des animaux enfouis ». Louis Pasteur, fondateur de la théorie des germes, sait à la fois ce qu’il faut chercher et à quel endroit.
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Avec quelques éloges (« à qui recourir avec sécurité si ce n’est à vous pour l’objet qui me préoccupe ? »), le microbiologiste émet ses recommandations au vétérinaire : quel type de terre prélever, de quelle provenance, en quelle quantité. L’objectif est de démontrer que la terre à proximité des animaux malades inhumés est contagieuse, contrairement aux terres saines. La qualité des boîtes est également précisée : il faudra qu’elles soient fournies par un layetier, un fabriquant de layettes, autrement dit de caisses en bois, afin qu’elles n’aient jamais servi et ne soient donc pas contaminées par un quelconque contenu précédent. Tous les frais, « soit en pourboires, soit en achats de boîtes, soit pour voitures, frais de transport », seront remboursés sur parole.
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Le vétérinaire cantalien pourra donc se féliciter d’avoir contribué – dans une mesure certes beaucoup plus limitée que ce qu’il aurait pu souhaiter – à la mise au point d’un vaccin contre le charbon en 1881, vaccin qui sera administré gratuitement aux bovins cantaliens dès 1882 grâce à des subventions du Conseil général et avec le concours d’Emile Duclaux.
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Louis Pasteur n’est toutefois pas le premier à avoir élaboré un remède : le charbon a été étudié par d’autres savants avant lui, et les premiers vaccins ont vu le jour dès 1880. Pourtant, le vaccin de Pasteur va rapidement l’emporter sur les autres, et c’est bel et bien lui qui va bénéficier de la reconnaissance des Cantaliens. Invité à l’exposition agricole d’Aurillac en 1883, Louis Pasteur se voit remettre une coupe en bronze argenté arborant la représentation… d’une seringue servant aux inoculations charbonneuses. Un motif pour le moins original, grâce auquel il ne risque pas d’oublier les vaches cantaliennes !
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1 J 93
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Sources complémentaires : 83 J 22, 76 J 78, 139 M 1