« Pour votre santé, bougez plus ! » Deux projets de terrains de sport à Cheylade et Saint-Hippolyte (1941)



Projet de Saint-Hippolyte
Le slogan est récent, mais l’incitation de l’Etat en faveur de la pratique d’un sport est quant à elle un peu plus ancienne, même si ses motivations ont évolué au cours du temps.

Sans remonter aux tournois des chevaliers médiévaux, que l’on pourrait considérer comme un sport détournant des seigneurs belliqueux de leurs querelles de voisinage, nous pouvons dater les premiers encouragements à la pratique du sport des années 1870 : après la défaite de Sedan face à la Prusse, la France prend conscience de l’intérêt que représente la gymnastique dans la formation des jeunes gens qui défendront la Nation. Cependant, les initiatives sont principalement privées. En 1921 est formé un sous-secrétariat d’Etat chargé de l’Education physique, qui prend de l’ampleur sous le Front populaire en favorisant une pratique de loisir, le sport de masse. Ce nouveau secrétariat d’Etat aux Sports et à l’organisation des Loisirs, le « Ministère de la Paresse » comme certaines mauvaises langues le surnomment, est confié à Léo Lagrange en 1936.

Lorsque la France est une nouvelle fois vaincue par l’Allemagne, l’Etat français du maréchal Pétain parvient aux mêmes conclusions qu’en 1870 : pour qu’une nation soit forte, il faut que ses enfants excellent en sport. On attribue la défaite aux lacunes du système scolaire, misant trop sur les enseignements intellectuels, qui n’a pu fournir à la France de vrais chefs. Le sport devient l’un des outils du redressement et de la rénovation de la France : autour d’un sentiment patriotique retrouvé, il est censé donner aux enfants le goût de l’effort, et fonder ainsi une « race forte ». C’est dans cet esprit qu’il est demandé aux communes, en 1941, de construire un terrain de jeux et d’éducation physique auprès de chaque école.

Si l’on en croit les archives de la préfecture, qui exerce un contrôle sur les biens immobiliers des communes, cette mesure ne rencontre pas un grand succès à l’échelle du département. Deux villages voisins montent cependant un projet, chacun de leur côté : Cheylade et Saint-Hippolyte. Ils font tous deux appel au même architecte de Riom-ès-Montagne, Robert Monier, qui leur fournit… un plan identique ! Le document exposé provient du dossier de Saint-Hippolyte, mais celui de Cheylade y est semblable trait pour trait.

On ne pourra reprocher à ce terrain de sport sa simplicité : un plateau central est destiné aux sports de ballon, tels que le football, le basketball ou encore le volleyball, tandis que l’athlétisme et la gymnastique s’exercent sur les bords. Poutres d’équilibre, barres de suspension, piste de vitesse, piste d’obstacles, bases pour le lancer de poids et le lancer de disques… les enfants pourront se perfectionner dans de multiples disciplines. Le saut en particulier offre plusieurs option : avec ou sans élan, en hauteur, en longueur, et même en profondeur. Ce dernier sport consiste à se laisser choir du haut d’un obstacle ou du bord d’une fosse, en maîtrisant son atterrissage.

Ces deux projets, ambitieux par rapport à la taille des communes, vont finalement connaître le même sort. Saint-Hippolyte est le premier à proposer son dossier à la préfecture, dès le mois d’avril 1941. Quel que soit l’engagement de la mairie en faveur du sport, le projet semble excessif par rapport à l’ambiance de rationnement qui règne dans le pays : 84 500 francs (c’est-à-dire anciens francs) pour 31 élèves. La question de l’emplacement n’est pas sans poser problème puisqu’il faut nécessairement prévoir un aplanissement. Le choix se porte finalement sur un pré appartenant à un habitant en fort mauvaise posture pour contester : il est alors, comme beaucoup d’autres soldats de la drôle de guerre, prisonnier en Allemagne. C’est donc sa mère qui prend la plume et implore en son nom le maréchal Pétain. Cette lettre sera renvoyée au préfet du Cantal, qui rassure la maman : la subvention versée à la commune ne lui permet pas de mener à bien son projet de terrain de sport, et l’on se contentera d’installer des douches dans l’une des pièces désaffectées de l’école.

A Cheylade, on rencontre également quelques difficultés quant à l’emplacement du terrain : les parcelles sont soit trop éloignées de l’école, soit trop pentues. On finit par se fixer sur un pré situé au sud-est du bourg, à proximité du lieu-dit « Le Chambon ». Le coût du projet, hors expropriation, est inférieur aux estimations de Saint-Hippolyte puisqu’il n’est que de 50 000 francs, et la municipalité s’engage à assurer les dépenses non subventionnées qui s’élèvent à 10 000 francs. Mais le temps passe, et le préfet s’inquiète, en avril 1943, de ne rien voir se concrétiser. La réponse du maire lui arrive sans tarder : la commune a toujours l’intention de construire son terrain de sport, mais elle bute contre deux difficultés majeures, le problème du ravitaillement et le manque de main-d’œuvre. Les ouvriers préfèrent en effet travailler dans les fermes, où ils sont nourris, que sur un chantier où ils sont peu payés. Le dossier sera donc classé sans suite.

A la Libération, aucun de ces deux projets ne sera repris, mais il ne fait aucun doute que l’absence de terrain scolaire d’entraînement n’aura jamais empêché les enfants de courir et sauter !

2 O 190/1-7