Vestige d'une organisation éphémère : un brassard de la Milice patriotique [1944]



A la question « Qu’est-ce qu’une archive ? », beaucoup s’imaginent de vieux papiers, des parchemins roulés, voire des papyrus. Le document de ce mois casse cette image trop classique : il s’agit d’une bande de tissu blanc sur lequel ont été imprimées en bleu les lettres « M. P. » et qui arbore l’estampille de la Milice patriotique du Cantal. Conservé, avec quelques-uns de ses semblables et un lot de cartes vierges d’adhérent à la Milice patriotique, parmi les archives de la commune de Tournemire déposées aux Archives départementales, ce brassard est un rescapé des évènements de la Libération.

Le terme de milice nous évoque aussitôt cette organisation paramilitaire commettant, sous le commandement de Joseph Darnand, les pires exactions pour prêter main forte à la Gestapo. Mais l’insigne au centre de l’estampille nous interpelle : une croix de Lorraine nichée au creux du V de la Victoire, symbole de la Résistance. C’est qu’il ne faut pas confondre la Milice française, collaboratrice, avec la Milice patriotique, résistante.

Institué par le Conseil national de la Résistance (CNR) en mars 1944, le Conseil central de la Milice patriotique recrute principalement parmi les membres du Front national (mouvement résistant essentiellement communiste, à ne pas confondre avec l’actuel parti politique) et son noyau militaire, les Francs tireurs et partisans français. Il s’appuie à l’échelle locale sur des Conseils départementaux de la Milice patriotique, dont le responsable dans le Cantal est Antonin Lac, alias Fred, également membre des Forces françaises de l’Intérieur.

Le numéro spécial du Bulletin d’information du Front national de lutte pour la libération et l’indépendance de la France[1], de juin 1944, met en avant un mot d’ordre pour cette Milice : l’action. Née dans la perspective de la Libération, elle doit être le moteur de l’insurrection, organiser la résistance armée et protéger la population. Conscient que des actions isolées ne suffiront pas, le Conseil central met en avant sa volonté d’unir les résistants et la population pour libérer la France de l’envahisseur. Dans le Cantal, sa mise en place s’effectue en août ; les procès verbaux du Comité départemental de Libération (CDL) permettent de suivre son évolution. D’abord affectée au désarmement, elle se concentre rapidement sur la répression du marché noir. En principe, le chef de la Milice patriotique se place au même rang que le chef de la brigade de gendarmerie et doit procéder aux arrestations en collaboration avec cette dernière. Dans les faits, la collaboration reste un vœu pieux rappelé fréquemment par les membres du CDL. Du reste, les miliciens restent des civils.

Il semble que Fred n’ait pas manqué de volontaires pour former ses Milices. Limité à 6 membres permanents  par chef-lieu de canton, 12 par chef-lieu d’arrondissement et 40 pour Aurillac, le nombre de miliciens se stabilise en octobre à 200. Agés de plus de 21 ans, ces hommes sont nourris et touchent une petite indemnité de 300F par mois. S’ajoute un nombre inconnu de bénévoles intervenant de manière ponctuelle. Dès le 12 août 1944, le CDL décide de créer des brassards aux initiales MP qui seront distribués aux miliciens afin que la population puisse les identifier.

Cependant, la Milice patriotique ne cessera de souffrir de plusieurs préjudices, à commencer par son nom trop équivoque. Par ailleurs, elle constitue une énième organisation résistante et rencontre l’incompréhension de la population qui peine à percevoir l’articulation de cette nouvelle Milice avec la gendarmerie et les Forces françaises de l’Intérieur ; le fait que de nombreux résistants appartiennent aux deux mouvements, et que les trois organisations se partagent des missions semblables, accroît un peu plus la confusion. Dernier point sensible, la population, considérant que l’époque critique est terminée, supporte de moins en moins ces gardes armés.

Le coup de grâce est porté par un décret du ministère de l’Intérieur le 28 octobre 1944, avec l’annonce de la dissolution de la Milice patriotique. Encore bien repassés et pliés en deux, les brassards de Tournemire n’auront jamais eu l’occasion d’être portés.

 

E DEP 1396/5

 

[1] Consultable sur www.gallica.fr.