Propagande et bandes dessinées. Le journal pour enfants Les Trois Couleurs (1917)



En ce mois du Festival BD du Bassin d’Aurillac, intéressons-nous aux plus anciennes bandes dessinées conservées aux Archives départementales. Il semble que la palme revienne à l’hebdomadaire Les Trois Couleurs, journal à destination des enfants publié à partir de décembre 1914.
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La disposition du texte et des images n’est pas tout à fait semblable à celle à laquelle nous sommes désormais habitués : si les bulles existent déjà, notamment aux Etats-Unis, elles peinent encore à s’imposer en Europe. Le texte, véritable récit se suffisant à lui-même, est réparti sous les vignettes qui l’illustrent. Ce modèle a perduré pendant des décennies : ainsi étaient diffusés jusque dans les années 1970, sous forme de feuilletons dans le journal La Montagne, des romans classiques tels que Les misérables de Victor Hugo ou La dame aux camélias d’Alexandre Dumas.
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La date du premier numéro des Trois Couleurs est loin d’être un hasard, et la première page de ce périodique ne laisse aucun doute sur son sujet : le titre, s’étalant sur un drapeau tricolore, rappelle le bleu-blanc-rouge patriotique, tandis que le sous-titre présente le thème de manière explicite : « épisodes, contes et récits de la Grande Guerre ». Il s’agit bien là d’une peu discrète propagande visant à glorifier l’armée française tout en ridiculisant les « Boches ».
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Tout est calculé pour plaire aux enfants : deux pages en couleurs, de nombreuses illustrations, un nouveau numéro tous les jeudis, jour sans école, et surtout des récits captivants, la plupart sous forme de feuilleton. Entre aventure (« Les exploits de Roger Lefranc, jeune héros français ») et espionnage (« McCarty, le grand détective ou Les mystère de l’espionnage »), les bandes dessinées et romans visent tout particulièrement l’imagination des jeunes garçons.
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Les enfants sont spécifiquement mis à l’honneur, notamment dans le premier récit de ce numéro du 23 novembre 1916. Le petit Français, « espiègle » et doté d’un remarquable esprit de repartie, piège habilement l’officier allemand pillard, buvant à outrance, incapable de retrouver son chemin et confondant même ses hommes avec des cochons. L’enfant-héros, version moderne d’un David vainquant Goliath grâce à son intelligence, contribue à la victoire de la France. Lorsque la scène se déplace sur le Front, ce sont de jeunes soldats qui bravent le danger, aident leurs camarades, ramènent des prisonniers allemands tout penauds et récoltent gloire et récompenses pour leur courage. Les textes reprennent le vocabulaire des tranchées, créant une impression de familiarité avec ce microcosme. Comment ne pas désirer soi-même rejoindre le plus tôt possible l’armée et accomplir à son tour des exploits qui permettront à la France de gagner la guerre ?
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Il est difficile de savoir à quel point cet hebdomadaire a réussi à toucher son public. Vendu 10 centimes alors qu’un journal classique, tel que L’Avenir du Cantal ou Le Cantal républicain, à la même date, coûte 5 centimes pour une page recto-verso sans dessin ni couleur, ce périodique ne semble pas d’un prix excessif. Toutefois, il n’est pas encore dans les mœurs de tous les Français de dépenser de l’argent pour des produits culturels destinés aux enfants, surtout en temps de guerre. Il est donc probable que l’accès aux Trois Couleurs ait été réservé aux classes les plus aisées.
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Il serait également intéressant de savoir si cette publication s’est faite à partir d’une initiative privée ou si elle a été motivée par le gouvernement français. Là encore, les éléments manquent. Seuls sont donnés les noms de l’imprimeur et du gérant, Edmond Richardin, auteur semble-t-il d’ouvrages sur la gastronomie française, trop âgé pour combattre en 1914, mais doté d’une flamme patriotique bien vivace.
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