Les coulisses de la Remise du Rosaire de Saint-Chamant



La restauration des toiles peintes s’apparente parfois à une fouille archéologique. Véronique Breuil-Martinez, conservatrice des antiquités et objets d’art du Cantal, et Céline Bida, restauratrice (Ateliers Malbrel) s’en sont aperçu en démontant la belle Remise du Rosaire de l’église de Saint-Chamant. Cette toile peinte du XVII e siècle, de 145 x 162 cm, représente la Vierge « en apparition » remettant le rosaire à saint Dominique et à sainte Catherine de Sienne. La scène est environnée de médaillons représentant les quinze mystères du rosaire (cinq mystères joyeux, douloureux et glorieux).

La toile est composée de trois lés. Usée et oxydée, elle avait été renforcée à une époque ancienne par un marouflage sur une épaisseur allant jusqu'à trois millimètres. Cette couche est constituée de papiers issus d'imprimés et de manuscrits collés probablement avec une colle animale, renforcée dans les coins par l'application de morceaux de toile grossière. Les papiers utilisés sont d’origine variée : pages de plusieurs numéros du Mercure de France sur une période s’étalant du 18 juin 1783 à 1790 ; fragments de livres de comptes, de calendriers, de listes manuscrites et d’écrits divers. Une curiosité : on relève même un formulaire administratif  par lequel les officiers de la municipalité devaient accuser réception des lettres patentes du 24 mars 1790 signées par « Louis par la grace de Dieu & par la Loi constitutionnelle de l'Etat, Roi des François » concernant justement de biens domaniaux et ecclésiastiques !

Ironie peut-être involontaire des restaurateurs de la fin du XVIIIe siècle ou du début XIXe siècle, qui utilisèrent les papiers de la « spoliation » pour restaurer l’œuvre et, grâce à elle, le culte interdit sous la Terreur. Ainsi commença la France concordataire, qui vit refleurir les confréries, notamment celles du rosaire. « Habent sua fata libelli » (Les papiers ont leur destinée), comme dit l’adage. Ce travail amateur, résultat du recyclage et du détournement de fragments de documents, a fait ses preuves : outre qu’il permit la bonne conservation du tableau jusqu'à nos jours, il donna à l'œuvre une nouvelle vie et, en permettant sa repose dans l'église, suscita probablement le regain de la ferveur des paroissiens du XIXe.

Le marouflage, qui formait les « coulisses » de la Remise du Rosaire, devenu inutile du fait de la restauration de 2012-2013, a été déposé, comme archives communales de Saint-Chamant, aux Archives départementales. Il conserve le témoignage de l’histoire du tableau, de Saint-Chamant, de la période révolutionnaire et de la dévotion mariale.

On trouvera, dans la Revue de la Haute-Auvergne (2013, tome 2), un article de Mmes Breuil-Martinez et Bida sur cette œuvre, son contexte et sa restauration. Le présent texte s’en inspire très largement ;

Illustrations : 

- La Remise du Rosaire de Saint-Chamant après restauration (2013)

- Papier composant le marouflage réalisé autour de 1800 : il s’agit d’un formulaire de 1790 à renvoyer par les municipalités. Le texte est le suivant : « NOUS Officiers de la Municipalité de … certifions avoir reçu les Lettres Patentes du Roi du 24 Mars 1790, sur le Décret de l’Assemblée Nationale du 17 du même mois, concernant l’aliénation de Quatre cents millions de biens Domaniaux & Ecclésiastiques, avoir transféré lesdites Lettres Patentes sur les Registres de notre Municipalité & les avoir fait publier & afficher. »