Marie-Aimée Méraville (1902-1963) aux Archives départementales : lettre de Marcel Aymé, photographie d’Albert Monier



Marie-Aimée Méraville à la Chaise-Dieu
Lettre de Marcel Aymé
Lettre de Marcel Aymé
Marie-Aimée Méraville occupe une place particulière dans les lettres cantaliennes. Originaire de Condat, elle fit ses études d’institutrice à Aurillac avant d’exercer et de vivre à Saint-Flour. Auteur de plusieurs volumes de contes, romans, essais, nouvelles, son écriture drue fait penser à celle de Marie-Hélène Lafon (qui va d’ailleurs préfacer une nouvelle édition des Contes, légendes et fabliaux, préparée par le professeur Joël Fouilheron, à paraître dans les mois prochains) mais aussi à celle de Marcel Aymé. Ce dernier donna d’ailleurs, en 1946, une préface aux Contes du vent frivolant.

Madame Renée Boyer, détentrice du fonds, a fait don au Conseil général (Archives départementales) des archives professionnelles et littéraires de M.-A. Méraville. On y trouve naturellement les notes, les brouillons et les dactylogrammes de ses ouvrages ; des textes inédits (dont la consultation est réservée jusqu’en 2034, année d’entrée de MAM dans le domaine public) ; des recensions ; des photographies (notamment de son compatriote Albert Monier) ; mais aussi une correspondance fournie avec Henri Pourrat, Alexandre Vialatte, Lucien Gachon, Robert Garric, Henri Mondor : non seulement avec l’Auvergne littéraire, mais également avec Irène Némirovsky, Jean Paulhan, Marcel Arland, ou encore Emmanuel Mounier. Ce très bel ensemble, généreusement mis à la disposition des chercheurs, permettra d’approfondir le travail d’écrivain, l’inspiration et les affinités littéraires de l’auteur des Énergiques (publié en 1941 sous le titre : Le coffre à sel), de Miroir, des Contes d’Auvergne, des Contes de la tortue et del’hirondelle. L’ensemble est complété d’une bibliothèque des ouvrages dédicacés à MAM.

La préface de Marcel Aymé aux Contes du vent frivolant est toute entière une prétérition. La première partie du texte est consacrée à expliquer à quel point les préfaces sont inutiles et pourquoi lui-même, ne les lisant pas, se refuse à les écrire : le préfacier est « comme l’agence Cook dans les fêtes d’un embarquement pour Cythère ou comme un reporter dans l’alcôve de la nuit nuptiale ». Cet artifice rhétorique attise la curiosité du lecteur et donne plus de poids à la seconde partie de la préface, qui souligne que les précédents romans de MAM n’ont pas rencontré la faveur de la critique. « Les contes de Marie-Aimée Méraville, les uns merveilleux, les autres tendres ou rieurs, ont un délicieux parfum de campagne et aussi une simplicité d’expression si honnête et si juste qu’on croit, à les lire, entendre la voix des paysans à la veillée d’hiver ».

Une lettre du 17 octobre 1945 éclaire la genèse de cette préface. C’est une consolation des meurtrissures de la critique à l’égard de Monastier-le-Double, et un encouragement à poursuivre son œuvre sans amertume. Le ton en est encore plus direct que dans la préface, bien à l’image de cet auteur libre et dédaigneux des honneurs, tout entier tendu vers l’écriture et sans illusion sur les basses manœuvres des plumitifs qui n’existent que par leur fiel. Et ces quelques lignes donnent aussi une définition lumineuse de la critique littéraire.
                                                                            

Le 17 octobre 45

Chère amie,

Votre lettre me navre et je suis peiné de vous voir attacher de l’importance à des choses qui, je vous assure, n’en ont aucune. Les petits entrefilets de Minute et des Nouvelles ne sont pas des critiques et leur ton injurieux dénonce si visiblement le parti-pris qu’ils manquent complètement leur but. Je comprends qu’il soit un peu désobligeant pour vous de les voir circuler parmi vos connaisseurs du Monastier, mais il n’y a dans ces pauvres torchons ni une ligne ni un mot qui puisse incliner l’opinion d’un lecteur ayant seulement une once de jugement. Ces petites lâchées de fiel, qui sont monnaie courante dans notre métier, honorent celui qu’elles visent, car elles avouent leur impuissance à les atteindre par des arguments. Prenez donc tout bonnement le parti d’en rire avec vos amis. Vous avez écrit un beau livre et tout ce qu’un auteur met dans un livre d’irréductiblement personnel et qui en fait la valeur propre, essentielle, échappe nécessairement à toute analyse. L’art ne s’analyse pas, ne se met pas en formules. La seule utilité de la critique est d’attirer l’attention sur un ouvrage. C’est à quoi en définitive auront abouti vos pitoyables détracteurs.

Oubliez donc ces petites contrariétés ou n’y pensez plus qu’avec bonne humeur. Que cela ne vous empêche surtout pas de travailler à votre prochain livre que vos amis attendent avec impatience, moi tout le premier.

(…).

Marcel Aymé                               

 
On ne saurait, cinquante ans après la mort de Marie-Aimée Méraville, publier plus bel hommage ni mieux susciter l’envie de la relire, ou de la lire.


Photographie : Marie-Aimée Méraville, âgée de 57 ans, photographiée à la Chaise-Dieu par Albert Monier (1959) ; photographie inédite, tous droits réservés