Jules Doinel, homme de lettres, archiviste du Cantal et fondateur de l'Eglise gnostique



Première pages des "Dieux à Aurillac"
Extraits des "Odes" d'Anacréon
Ex-libris de Jules Doinel
Jules Doinel
La gare d’Aurillac est inaugurée en grande pompe le 11 novembre 1866. Après les discours officiels paraît en juillet 1867 une Cascatelle en quatre tableaux, dont un sérieux, intitulée Les dieux à Aurillac. L’anonymat de son auteur est vite percé à jour : il s’agit du jeune archiviste du Cantal, né en 1842 et arrivé à Aurillac à 24 ans, en avril 1866. Dans la dédicace qu’il fait à l’un de ses confrères, nommé Garnier, Jules Doinel parle d’une « bluette », qui fut jouée par « la troupe de M. Desplaces ». On y sent l’influence de la Belle Hélène, opéra-bouffe d’Offenbach (avec un livret de Meilhac et d’Halévy) créé à Paris en 1864. L’Olympe vient dans le Cantal par le train ; Apollon, avec son sac de voyage, chante, sur l’air du Roi barbu qui s’avance, Bu qui s’avance, c’est Agamemnon : « Ce beau blondin qui s’avance, Din qui s’avance, C’est moi… c’est Phébus » ; quant à Minerve, « sa lance à la main et un sac de nuit », elle chante « Je suis la blonde déesse, Blonde déesse, Qu’aiment les hiboux ». L’Auvergne présente Aurillac aux dieux, tandis que les Émigrants font leur retour sur un air de bourrée : « Nous voici de retour. Vive la montagne ! Le soleil de l’Espagne excite à l’amour ». Puis les Naïades, « nymphes des cascades » de la Jordanne, chantent leur crainte de se voir canaliser par le Conseil municipal. Les dieux se restaurent (Mars a toujours faim), puis rentrent à Paris, et la Cascatelle se termine par une pompeuse « apothéose » où le Génie de l’Auvergne dit la gloire de la province.

On conserve de cette farce littéraire une acerbe recension anonyme, où la fantaisie de Doinel est qualifiée de « vulgaire », « superficielle » et « somnolente ». Or ce texte humoristique, dont la bouffonnerie naît justement du décalage, très offenbachien, entre le sublime et le cocasse, n’avait aucune autre prétention que de faire rire.

Doinel, au reste, avait une vraie culture classique, comme le montre le petit recueil des Odes d’Anacréon (ΑΝΑΚΡΕΟΝΤΟΣ ΩΙΔΑ), récemment donné aux Archives départementales par M. Jacques Vermenouze, qui le tient de sa famille. Le texte grec y est précédé d’une introduction latine. Le volume, qui porte le nom de « Jules Doinel, homme de lettres », comporte les annotations manuscrites grecques et latines de son propriétaire.

Doinel quitte le Cantal pour les Deux-Sèvres en 1868 ; vers 1888 on le trouve dans le Loiret ; c’est là que l’archiviste et homme de lettres, déjà franc-maçon, crée l’Église gnostique, dont il devient naturellement évêque : il signe, avec le Tau (signe du Dieu vivant selon Ezéchiel), « τ Jules, ev. Gnos. ». C’est l’époque où la Raison semble triompher partout mais où bien des intellectuels spiritualistes se passionnent pourtant pour l’ésotérisme, prétendant connaître par la gnose la sagesse cachée au tout-venant ; c’est en 1888, par exemple, que le Sâr Péladan fonde l’ordre kabbalistique des Rose-Croix. L’Église gnostique observait pour sa part des rites bien particuliers, tel par exemple celui de l’appareillamentum, au cours duquel le « Consolé », à genoux devant le patriarche, devait dire « Je viens ici, devant Pneuma-Agion, me déclarer coupable et déchu comme ma mère Sophia-Achamot, et renoncer aux œuvres du Démiurge et demander le pardon des saints Eons, par vous, Votre Grâce! ». À la fin du siècle, Jules Doinel revint dans le giron de l’Église catholique et, archiviste de l’Aude, il s’intéressa à l’histoire dominicaine.

Pourvu d’une solide culture classique, religieuse et historique, Jules Doinel, qui meurt en 1902, est représentatif de ces excentriques intellectuels « fin de siècle » fascinés par l’occultisme ; il est difficile de savoir jusqu’à quel point le facétieux auteur de la Cascatelle de 1867 prenait au sérieux, vingt-cinq ans plus tard, le galimatias hellénisant de l’Église gnostique.

ADC, A BIB 232, 5 BIB 929 et RHA, 1966-1967, p. 201-203.